BAÏKAL

Juin 2019 - Cheyne Editeur

"TU M’AS VERSÉ À BOIRE,

Tu as rempli mon verre,

Ta hanche s’approchait de moi

Et tu inclinais le flacon

Au point

Que j’ai pris peur,

Cela ne pouvait pas durer,

Tu allais

Éclater de rire.

Moi, j’étais le voyou,

L’indéfinissable,

J’étais le tordu

Que tu ne peux aimer,

Le mal foutu,

Le non-conforme,

Le Quasimodo d’Esmeralda,

Le prince-crapaud de ta piscine,

L’ours de Baïkal."

Le Professeur

Mars 2016 - Cheyne Editeur

 

Le professeur est entré. Veston, cravate, le cou pris dans le col de la chemise blanche. Il a glissé la main dans sa poche intérieure, en a sorti un minuscule papier plié en quatre qu’il a posé devant lui, il l’a lissé de la paume, sur l’immense table. Il a commencé à parler.

Vous écoutez cette voix douce, légèrement chuintante, qui peine, lutte avec les poumons, avec le larynx, avec les dents, qu’il faut pousser dehors et qui se mouille au passage des joues, des lèvres à peine desserrées – on entend dans le micro le souffle court, le clapot de la salive –, qui respire mal, fatiguée ou malade, comme si la chemise blanche tendue sur la poitrine était une armure de métal. Avec une pointe d’accent, qui n’est pas de cette ville, ni d’aucune ville connue. Un accent méticuleux, appliqué, qui rend la glose, non point facile, mais délectable, précise, détaillant les mots et les idées avec tant de soin et en pièces si menues qu’il suffit de se laisser guider de l’une à l’autre pour qu’elles se nouent de manière logique et que tout devienne clair.

Reprenant depuis les origines, à partir d’un mot, un seul, un verbe grec : φαίνομαι – phénomè –, planté  comme une graine dans les couches les plus archaïques de la pensée, vous révélant qu’il était là, à dormir dans votre esprit, sans que vous le sachiez, depuis des temps immémoriaux, avant même votre naissance, et, soudain, le mot lance des surgeons sous forme d’étincelles, φως – phos –, lumière, φαντάζομαι – phandazomè –, imaginer, φαινόμενον – phénoménon –, le phénomène, ce qui apparaît, aux yeux, à l’esprit, les brins se divisent, se multiplient, il en pousse à foison, le professeur marche dans son champ, d’un pas régulier, dénouant ce qui était lié, rassemblant ce qui était épars, édifiant ses meules, on court derrière, ramassant ce qu’on peut, on en a mal aux doigts, aux poignets. C’est ainsi chaque semaine, deux heures durant. Au bout de ce temps, le professeur se lève, plie son papier, le remet dans sa poche, descend de sa chaire et s’en va.

 

Le Chant du Klephte
Janvier 2014 - L'Harmattan

 

Au temps d’Ali Pacha

 

La femme a lâché son fagot, elle s'est renversée sur le sol et a commencé à gémir. Personne alentour. Elle était à l'écart, pas même cachée. Parmi la végétation courte. Sur la terre. Les cailloux lui meurtrissaient le dos. La terre est peu hospitalière. Elle a commencé à gémir. Pas à pousser des cris. Il n'y avait personne pour l'entendre. A gémir, à râler. A suer. Les geignements qui lui sortaient de la bouche étaient comme les excréments qui lui sortaient de l'anus, comme ce qui voulait sortir de son ventre. Tout l'intérieur de son corps voulait passer dehors. Elle s'est appuyée sur les coudes et elle a poussé. Elle a râlé. Poussé. Sué, gémi et poussé. La douleur s'est accélérée. En appui sur ses coudes, elle s'est tendue, et l'enfant est sorti. Il a glissé, est tombé sur le sol. Ce glissement, au sommet de la douleur, était un plaisir, une caresse entre ses cuisses. Elle l'a laissé un instant, et s'est renversée, allongée sur la terre, ses jambes détendues, ses cheveux parmi les cailloux et les fourmis, mêlés aux racines. Puis elle a fait ce qu'il fallait. Elle l'a détaché d'elle, l'a essuyé, enroulé dans un morceau de son jupon. Elle l'a ficelé sur son fagot couvert de feuillages, a hissé le fagot sur son dos. Et elle est rentrée à la maison.

 

 

L’histoire commence comme ça. Ou peu s’en faut. « Elle me donna le jour toute seule… Puis elle se rajusta, mit sur son dos quelques branchages qu'elle recouvrit de feuilles et me posa dessus. »

Quand il écrivit ces lignes, Macriyannis avait trente-deux ans. Il avait décidé de raconter sa vie. Le pays sortait juste de la guerre, le sang était à peine sec, les politiciens, déjà, tiraient la couverture à eux. Quant aux capétans, ils s’ennuyaient sans leur ration de rapines. Ça le désespérait. Il avait besoin de comprendre. Il se retira dans sa maison d’Argos. Il tailla ses plumes, posa l’encrier sur la table, et reprit les choses depuis le début.

La plume était un instrument nouveau dans sa main. Mince, légère, elle était difficile à diriger. Son écriture était gauche, pareil à un friselis de laine détricotée. Et il savait à peine ses lettres. Mais il avait persévéré.

 

La suite, je la reconstitue de mémoire, d’après les récits qu’il m’en a faits. Elle le lava, le langea et le déposa à côté du lit, sur l'empilement de peaux et de laines qui faisait office de berceau. Et elle prépara la pitance des autres. Quand il rentra le soir, le père trouva l'enfant sans joie excessive. Une bouche de plus à nourrir. La vie était déjà difficile. Il le souleva, le contempla en silence :

Il a l’air solide, finit-il par dire. Mais qu’est-ce qu’on fera de toi, mon gars ?

Il le rendit à sa mère. Les nuits qui suivirent, il supporta ce remue-ménage auprès de lui, la femme se tournant sur le côté, prenant l'enfant pour lui donner le sein, parfois le gardant contre elle. Il tâchait de trouver le sommeil, avant l'aube.

 

A quelques semaines de là, des piétinements de chevaux tirèrent le hameau de sa torpeur, des coups dans les portes, des hurlements, des cris.

Les hommes d'Ali, souffla le père.

Ouvrez, Giaours ! Sortez ce que vous cachez ! Le grain, les poules, la gnôle…

Le père ouvrit.

Nous avons payé l'impôt, se défendit-il. Et les taxes. Nous n'avons que ce qu'il faut pour vivre.

Un coup de sabre lui répondit. Le cavalier tourbillonnait, cabrait son cheval. Le père tomba, le sang lui zébrant la face. C'est ce qui les sauva. Sa fureur assouvie, le cavalier oublia le reste. Il enleva sa monture, descendit la ruelle qui menait aux autres masures. Puis ils disparurent. Derrière eux, des maisons en flammes. Des corps dans les cours et en travers des chemins. Dans le logis, pas un mouvement. Les enfants étaient plaqués contre les murs, rencognés sur leurs paillasses. La mère, elle non plus, ne bougeait pas. Ils attendaient que le fracas des galops s'estompe. Puis elle sortit. Le père baignait dans son sang, la face et le crâne fendus. Il était mort.

 

 

Aucune chanson n'est douce

Mars 2013 - Cheyne Editeur

 

Ce qui est apparu, dans l’encadrement de la porte : une toute petite chose. Rétrécie. La tête sans cou, enfoncée dans les épaules, environnée d’une mousse de cheveux gris, frisottés d’un reste de permanente. Les bras pendants au long de la blouse informe, du torse plat, d’une absence de hanches. Au long d’un corps tout d’une pièce. Raide. Un mannequin. Et le visage figé. Et dans le visage, les yeux. Derrière les lunettes, les yeux, comme des huîtres mortes.

On a déposé le baiser sur une joue de plâtre.

Voilà. Nous y sommes. Au bout de la route. A l’extrémité de la courbe il y a si longtemps amorcée.

 

Sur fond de brique, en haut du perron, l’air conquérant, glorieux, on pourrait dire heureux, elle se tenait aux côtés d’un homme qui portait au revers de son veston un galon de deuil. Lui penchait, on ne sait trop vers quoi, en lui quelque chose penchait. Genou légèrement fléchi, en appui sur une hanche, elle l’empoignait fermement par le bras. Elle portait un chapeau blanc orné d’une courte voilette et un tailleur sombre à fines rayures. C’est pourquoi l’on voyait ses jambes et son genou ployé.

 Elle venait de se marier.

Des années plus tard, elle a confié qu’elle avait souffert de cette tenue quasi funèbre : de ce tailleur à veste cintrée, de cette jupe droite arrêtée à mi-jambe, de ces chaussures noires à petits talons. Elle rêvait, expliquait-elle, d’une robe comme en portent toutes les jeunes femmes en ce genre de circonstances, avec blancheur, dentelle, traîne et falbalas. Au lieu de quoi… On se disait, en l’écoutant : on ne peut pas tout avoir. Cela faisait partie du lot.  Et le lot, elle l’avait accepté.

Le tailleur, le chapeau à voilette, le mari, et le gosse qui allait avec.

Le gosse.

Impossible à larguer.

Elle avait feint de l’aimer. Peut-être même y avait-elle cru, un moment. Elle s’y efforçait. Elle écrivait, dans ses lettres : « Notre trésor ». L’exaltation des fiançailles lui faisait prendre ses intentions pour des réalités. Elle avait hâte de jouer à la poupée.

Ce jour-là, dans ses beaux habits tout neufs, petit manteau et chaussettes blanches, l’enfant, éberlué, son bouquet à la main, a précédé ses parents sur les marches de l’église. Il a joué parfaitement son rôle. Puis on l’a photographié. On l’a placé contre un mur entre des femmes inconnues qui lui paraissaient vieilles, et on l’a fusillé. Ou bien son père le plaquait contre ses genoux, avec sa large main qui l’empêchait de tomber. Ou de s’évader peut-être.

Meurs encore !

Fév 2007 - Cheyne Editeur
 

Tes doigts avaient glissé de mes cheveux. Tes bras m’avaient délaissé. Etaient tombés, sans force, et n’avaient plus trouvé l’énergie de me reprendre. Tu dormais, tu dormais sans cesse. J’essayais de te réveiller. Je te sentais partir, t’enfoncer dans cette glu. Je piaillais pour te retenir, j’essayais d’attirer ton attention, c’était la seule petite corde dont je disposais pour te ramener sur nos rives. Tu n’avais même plus la force de t’y accrocher. Je ne t’intéressais plus.

La porte était ouverte, elle s’est fermée. Quand on l’a rouverte, tu n’y étais plus.

Quand on l’a rouverte, tu avais perdu ton nom. Il avait cessé d’être tien. Ton nom unique était devenu un mot d’une langue interdite. Un nom défendu. Dangereux même. Un faussaire s’était substitué à lui, un mot sans douceur, sans âme, qui ne désignait plus qu’une fonction. Un nom commun, banal, usé comme les vieilles pièces où ne se lit plus aucun profil, une couronne de papier, un machin d’autocrate. Eh bien ! J’ai appris à le dire comme il fallait ! Du bout des dents, en actionnant juste ce qu’il faut de muscles buccaux. Je ne suis pas doué pour les langues, mais celle-là, je l’ai apprise.

Quand on l’a rouverte, rien ne pouvait plus être dit. Ni pensé. Tout ce qui était le plus assuré, le plus solide, s’était englouti. Et tout le reste avec. Tout ce qui était joie, et tendresse, insouciance, et mémoire, tout cela, aspiré par un siphon. Et ton visage aussi. Ton visage d’avant. Et ton visage malade. Ton visage du jour d’avant. Avalé dans la grande vidange de tout.

Rien n’avait eu lieu. Il était interdit d’avoir mal, interdit de pleurer, interdit de parler, puisque rien ne s’était passé, et même il était interdit de rire. Le lit était fait, les meubles en place. Les personnes étaient assises sur leur chaise, et chaque chaise était occupée.  Les mots, les mêmes, continuaient à se dire, avec politesse.

Les mots n’étaient que fer blanc. Et le monde, apparence. Toile de foire où se mouvaient des ombres. Il s’y déroulait une sorte de théâtre où chacun tenait sa partie. Vivre, c’était accomplir les gestes de la vie, comme les petites filles qui jouent à la dînette, font des gâteaux de sable, ou comme ces vieillardes qui, doigts chargés de bagues et œil brillant, s’imaginent qu’elles dégustent des huîtres quand leur table est vide. La vie n’était que rhétorique, discours, une singerie, un mime.

Moi-même, autre que moi. Lisse au-dehors. Dedans dévasté. Nettoyé comme sont nettoyées les caches ennemies. Vidé de toute référence. De toute idée autre que celle du présent. De tout foyer de résistance. De toute velléité d’insurrection. Une zone occupée. Un no man’s land. Une terre morte.

Tu t’infiltrais, de nuit, au travers des barrages, lançais tes fusées éclairantes. J’apercevais ta face illuminée, tes cheveux flamboyants, le temps de te reconnaître, tout s’éteignait, je retournais à mon obscurité. 

J’ai vécu de toi, de tes intrusions.

Toi seule me donnais le sentiment de la réalité. Tout le reste, du toc !

 
Écrits dans les marges 
De la pratique du gribouillage comme art gourmand de la lecture
Juillet 2006 - Cheyne Éditeur
 

Il cherche dans les broussailles, écrit dans les marges, sur de petits papiers, de minces papiers de soie, des bandes d’expédition de journaux, des fétus qu’il planque entre les pages et qu’on retrouve en feuilletant ses livres. Il lit, il écrit dans le secret. C’est un homme des taillis, qui furète, qui fouille : il gratte le sol, fouit l’épaisse couche pourrissante, et quand il revient à la surface, l’air réjoui, avec sa récolte, on ne sait pas jusqu’où il a creusé, jusqu’à quelle ombre, dans quel humus noir il a plongé les doigts. Il lit des livres touffus qui tiennent dans sa poche. On ignore où il s’arrête, dans quel endroit retiré il s’assoit, à quel arbre il s’adosse. Il sort le livre de sa poche, le stylo à pointe fine, et commence à lire.

Il s’enfonce dans la brousse des phrases. Lire le soustrait du monde, des assauts du monde, le rend à sa solitude, à cette blessure toujours vive dont il ne parle pas, recouverte d’occupations et d’affairements, et qu’il a besoin de palper pour s’assurer qu’il est bien toujours le même. On ne le retrouve plus. Il ne reste de lui que des traces, les notes inscrites d’une écriture aiguë, parfois minuscule, les signes cabalistiques dont il ponctue les marges : petits carrés, cercles, triangles, astérisques, sur le sens desquels on s’interroge, jusqu’à ce papier de soie s’échappant d’entre les feuillets, livrant des listes : éon, quoddité, monadologie, hapax, empirie, ontique, anamnèse, ipséité, mots dont lui, l’autodidacte, veut vérifier la signification Il résume certaines phrases, les prend à son compte : J’étoffe à tort le vide de la réminiscence ; ou bien : Nous ne pouvons rétrograder. Il s’est enfoui dans le langage, on le perd de vue.

Il lit des livres denses, imprimés sur papier bible, qui se défendent par toutes les ronces d’un vocabulaire hermétique et dans lesquels on pénètre avec difficulté. Où trouve-t-il le temps ? Il est surchargé d’enfants qu’il a, à tour de rôle, portés sur le pot quand ils étaient petits, il tient sa place dans la maison, passe la wassingue, plonge les mains dans l’eau de vaisselle, répare, bricole, assume les charges d’architecte, de jardinier, en outre il est fonctionnaire aux Postes, Télégraphes, Téléphones. Il court les routes dans une Quatre-chevaux minuscule, il y replie ses jambes, ses bras, et s’en va contrôler les appareils dans les petits bureaux de campagne. Il lit dans les interstices, passe par les failles du temps. Descend-il à la cave chercher le charbon pour la grosse cuisinière mangeuse de coke ? Il allume la lampe baladeuse accrochée au-dessus de l’établi et tire d’un casier, parmi les tiroirs à clous soigneusement étiquetés, ce que réellement il était venu quérir, pas forcément de la grande littérature, les poèmes d’un mineur par exemple. Au grenier, Proust l’attend.

 

La Kermesse

Février 2001 - Cheyne Éditeur
 

Brosse des blés, drue et coupée ras. Brosse de métal des colzas, haute, rosie au feu du soir. Pailles renversées, abattues. Guérets hirsutes. Cheveux épars. Tiges droites, orphelines. Immeubles, murs de paille, pareils à des barres d’habitation en travers d’étendues désertes. Images de la solitude. Terre cuivrée, déjà torturée, écrasée au rouleau, affinée, lissée par les herses, rouge au couchant. Velours de cette terre grasse, féconde. Pelisse violine des tournesols brûlés. Beauté. Trop forte pour que j’en souffre. Qui délivre de toute mission, comme on est délivré dans un naufrage, allégé soudain, prêt à ouvrir les yeux. Je sombrerai moi aussi. Qu’il me suffise, dans sa houle, d’être l’une de ses multiples papilles, de ses prunelles innombrables.

Des oiseaux volent bas. Des bœufs paissent une herbe séchée. Les troupeaux se déplacent sur la steppe rase, avec un mouvement de cellule qui se déforme. L’air sent le feu, on fait des brûlis.

Et traversant ce pays, je me demande ce qui le distingue de tant d’autres, qui cachent la tragédie dans les plis de leurs montagnes, ou qui flottent entre le bleu du ciel et celui de la mer. Ceux-là, au temps des mythes, ont pu concevoir le monde comme issu d’un univers d’eau, assiette portée par une colonne liquide. Et leurs bateaux volaient d’écume en écume, vers les îles. Leur ciel était clair, haut, et sa coupole pivotait autour d’eux, en les prenant pour centre.

Ici, la terre est toute puissante. Lourde, plate, visible à des kilomètres et de toutes parts. Remuée par les labours. Miroitante, découpée par les haies. Mouchetée de touffes d’arbres, de forêts. Nourrie par ces corps que l’on glisse avec des cordes jusque dans son sein. La terre, sur laquelle on peut aller indéfiniment, couverte par un ciel horizontal, sans bords. Et dans laquelle, saison après saison, très lentement, les morts s’enfoncent, sous l’œil de pierre des buses.

 

L'Égarée

Janvier 1998 - Cheyne Éditeur
 

Les chaises, les tables, les tiroirs, les seaux et bassines de fer chargés de terre, dans la cour, le loquet de la porte de la remise. Claquaient, cognaient, crissaient. Elle montait et descendait les escaliers. Ouvrait, fermait les armoires. Secouait. Grommelait.

Avec sa lumière pauvre, la chambre où il travaillait était rassurante. L’ordinateur y découpait une fenêtre bleue par où il gardait contact avec son monde. Dehors, à un pignon, battait une porte déglinguée. En face, la toiture crevée d’une maison en ruine. Sur fond de nuit tombante, au loin, se détachait la haute face jaune du musée.

Les meubles familiers, en leur place. Le papier à fleurs, toujours le même. La teinte chaude du parquet.

Derrière son dos, dans le lit monumental, s’empilaient la courtepointe matelassée, l’édredon rebondi, le coussin brodé d’un Pierrot. Les armoires étaient pleines de draps, bourrées de torchons, d’oreillers, la coupe rococo trônait sur la commode. Il ne voulait pas se laisser faire, se laisser remuer.

Il ne voulait pas bouger. Il travaillait. Il avait sa vie à lui.

Puis ce fut le silence.

Vint l’heure où il fait bon se retrouver autour d’une table sans nappe, près d’une casserole de soupe qui chauffe sur le gaz.

La maison était plongée dans le noir. De l’autre côté du palier filtrait une lueur qui parvenait à peine à percer l’obscurité, comme si elle était empêchée de se répandre, comme si la chambre d’où elle émanait avait voulu la garder. Et avec elle le silence, pareil à un mauvais souffle.

La tante était sur son lit. Posée sur le bord. En chemise à fleurs, quasi nue. Des poignées de mèches grises répandue sur ses épaules. Une vraie jeune fille ! Elle tirait sur les mèches, les tortillait sur ses bigoudis. Elle tournait le dos, ostensiblement.

Quelque chose ne va pas ?

- Pas de réponse. Il répéta la question :

- Quelque chose ne va pas ?

- Tu sais très bien ce qui ne va pas, rétorqua-t-elle, puis elle se retourna avec violence :

- Qu’est-ce que t’as fait de mon argent ?

 
Contes et légendes du Berry
Novembre 1997 – Nathan

Les dieux de la Gaule n’étaient pas contents. Se faire appeler Mercure, quand on a été Lug, c’était comme endosser l’habit d’un autre ! Ou Jupiter, quand on a été Taranis ! Quelle honte ! Ils enrageaient. Ils se sentaient à l’étroit dans ces noms étrangers, comme dans des vêtements aux coutures trop serrées, eux dont on ne devait même pas prononcer le nom, qu’on n’avait le droit de désigner que par des périphrases : « Celui qui dirige la guerre », « Celui qui donne la lumière », « Celui qui est maître du monde ». Ils étouffaient dans les temples qu’on leur construisait, eux qui avaient coutume d’être adorés à l’air libre, qui aimaient les offrandes de fruits sous les feuillages ou les sacrifices sanglants sous le toit du ciel. Ils découvraient avec stupeur ce corps qu’on leur attribuait, cette figure pareille à la figure de l’homme, eux dont la puissance montait vers les nuages à travers le tronc des chênes.

Les dieux se disputaient : Comment en était-on arrivé là ? À qui la faute ? Pourquoi « Celui qui dirige la guerre » n’avait-il pas davantage soutenu les Bituriges dans la bataille ? Esus le combattant n’était-il qu’un dieu faible ? Et « Celui qui donne la lumière » ne pouvait-il remettre la cervelle des hommes en place ? Seul Diss le Sombre ne disait rien, Diss le Riche, « Maître des nuits et Père des Hommes », qui recueille toutes les vies dans son ample manteau, sous la terre. Pour lui, le monde ne change pas. La moisson est toujours bonne.

Qu’ils étaient ennuyeux ! Leurs banquets n’en finissaient pas. Ils attendaient que montent vers eux les fumées des sacrifices que leur offraient les hommes. Mais les sacrifices se faisaient de plus en plus rares, les fumées se laissaient attendre. Les dieux pâlissaient de faim. Alors, ils recommençaient à se quereller, à s’accuser les uns les autres :

- Dans le temps, nous n’aurions jamais permis une chose pareille, disait l’un. Les hommes, on les aurait foudroyés.

- Ah oui ? répondait l’autre. Et qui nous aurait nourris ?

- Il faut s’adapter au monde moderne, déclarait le troisième.

- Il faut revenir aux bonnes vieilles valeurs d’autrefois, répliquait une divinité aux allures de fossile.

Moi, je m’en fichais. Dernière-née parmi les dieux, j’étais jeune, l’odeur du sang ne m’enchantait pas, je préférais les fruits à la viande. Je n’avais pas besoin qu’on m’adore et ne rêvais que d’une chose : être amoureuse.

 

Vieilles

Janvier 1995 - Cheyne Éditeur
 

Le sable, la dune s’étendent dans des yeux sans âge.

Il rêve qu’elle rêve de marcher sur la mer,

qu’elle traverse les champs, les chemins boueux, qu’elle se tient droite sur la grisaille des plages.

Elle marche le long des marées comme on marche en ce pays, en bottes ou en chaussures de ville, laissant derrière soi une trace sur la surface humide. Des varechs traînent, des cadavres d’étoiles de mer. L’océan se retire, découvre le dos gluant des rochers, d’où pendent des guirlandes de moules. La vague rétracte ses langues, se replie en son centre lointain, caresse les pieds et se reprend encore, attire vers le seul avenir qui s’ouvre, à la limite courbe du ciel.

Des silhouettes vont, se penchent. Des corps ramassent des morts, les morts se laissent aller. Des femmes ramassent de vieux bébés, elles leur donnent à téter dans leur vieille bouche sans dents, elles lavent leur corps squelettique, leur pubis déplumé. Ils suent, ils hoquettent. Elles les langent, les essuient, leur passent le bassin. Des mains pendent au bord des houles, comme des battoirs.

La mer n’en veut pas. Si grise qu’on voudrait s’y coucher aux proportions de l’oubli, voici la mer et ses anneaux, qui jamais ne retient. Elle ouvre une bouche molle, ne prend rien qu’elle ne rejette : carapaces, os récurés, échardes de couteaux, ses restes s’amoncellent, montent à l’assaut des digues, des villas, les enlisent, le sable coule en minces avalanches. La mer bat l’horizon de son aileron calme.

 

Tombeau

Janvier 1992 - Cheyne Éditeur

 

La pièce du fond était sombre, sentait l’attente plus que le sommeil. Pourtant, un coup d’œil à Yves, en pyjama sur le pas de la porte, et je savais : j’arrive à temps.

Deux coups de téléphone : au premier, j’avais mis mes affaires en ordre ; au second, j’étais parti.

2 heures du matin : faut-il dire hier, aujourd’hui ?

Ton bras, tombé dans le café, la parole, perdue, d’une seconde à l’autre…

J’ai pensé : il va mourir.

Mâcon, Charolles – c’était la fête à Charolles –, tout au long : attends-moi, attends, laisse-moi le temps. Les gens meurent la nuit, à l’aube, à 5 heures du matin. Dans le noir, fasciné par des phares de camion, j’ai écorné deux virages.

 

Un moment d'égarement

Nov 2003 - Éditions du Roure

 

Perdu. Plus rien à espérer. Je ne pouvais escompter, bien sûr, que cette communion dure jusqu'à la fin des temps. Je parcours la maison. Rien qui éveille le silence. Le jardin est désenchanté. En vain vais-je confier mon désarroi à ce petit tas de pierres édifié sous les arbres, dans le coin le plus obscur. Ce ne sont que cailloux, et celui que j'ajouterai aujourd'hui n'y changera rien. La jungle verte est livrée aux chats. L'odeur qui m'agace la narine n'est pas celle des fleurs ou de la terre, mais l'effluve des usines chimiques dont les gros bouillons jaunes se rabattent de ce côté, par vent du Sud. Je suis seul.

Avec qui rire, désormais ? Comment combler le vide ? J'ai goûté ce jour les ultimes saveurs, exprimé les dernières gouttes… Me voici mourant de faim dans le désert.

Rire, c'est pourtant ce que nous faisions de mieux. Je rentrais à pied de l'Université, par les allées tortueuses qui sinuent sous les arbres, je flairais les senteurs de la végétation, des feuilles en décomposition qui, brassées, mâchées, retournées par vers et insectes, finissent en humus, l'odeur profonde du pourri qui nous ramène à notre nature originaire, je franchissais la barre des grandes surfaces, ce chaos de bagnoles, de bâtiments et de pubs, et, par les petites rues tranquilles de quartiers désuets, je parvenais à notre maison. Souvent, elle m'y attendait. Le repas était déjà prêt - filet à la laotienne, os de bœuf aux épices… sans y attacher grande importance, elle était assez fine cuisinière. Tout en mangeant, je lui racontais ma matinée, la tête de mes étudiants, leur façon de se vautrer en travers des chaises, de se démantibuler les mâchoires, tous ces yeux, et ces pieds, et ces fonds de gosier que je pouvais contempler à loisir quand ils baillaient, tout en leur prodiguant mon cours sur les structures de la parenté chez les Tourga ou les rituels de sacrifice en pays Tupinari. Je lâchais mes baguettes ou ma fourchette, je mimais, je trouvais une voix de fausset pour reproduire leurs questions stupides, nous étions pliés de rire.

Les dimanches, nous prenions notre temps. Levés plus tard que d'habitude, nous nous retrouvions dans la cuisine pour un déjeuner prolongé. Nous parlions du film de la veille, du livre à lire, nous discutions de la semaine écoulée, nous faisions des plans. Nous n'étions jamais loin l'un de l'autre.

Elle était intelligente, ma femme. Elle me faisait part de ses projets. Je l'écoutais. J'avais envie de l'embrasser. Cela faisait plus de trente ans que j'avais envie de l'embrasser. Depuis que je l'avais rencontrée lors d'une conférence sur les Chasseurs de têtes de la forêt tropicale sud-américaine - je m'en souviens encore -, depuis que j'avais entendu sa voix grave énoncer son prénom avec lenteur, lors du cocktail qui avait suivi : Je…m'appelle… Irène…, avec lenteur, comme si elle pourchassait dans sa mémoire son prénom prêt à s'envoler. Nous nous étions revus. Je l'avais embrassée. Mais je ne pouvais deviner alors combien elle était drôle. Il faut pour cela vivre longtemps ensemble. Connaître tous les détours l'un de l'autre et n'avoir plus aucune apparence à préserver. Le théâtre est une mise à nu pleine de risques. Et puis, il faut dépasser ce grand moment de sérieux qu'est l'éducation des enfants. Mais à présent que Pierre et Sylvie nous avaient quittés, plus rien ne nous retenait.

Nous jouions sans cesse. Il nous suffisait d'un regard, d'une étincelle, d'un frémissement de lèvre… Je voyais soudain son cou s'étirer, s'allonger, ses yeux loucher vers le bout de son nez, sa bouche béer avec une expression particulièrement idiote… je riais à en pleurer. Ma tortue ! lui disais-je. A ce moment-là, je l'aimais plus encore. Je voulais la prendre dans mes bras. Colle-toi là, lui intimais-je d'un ton de matamore, en lui désignant le mur. Je l'adossais à la paroi, comme pour la fusiller, et là, je m'emparais d'elle, j'embrassais son cou, ses joues, son front, je la mignotais, je la grignotais, je dégustais ce coin de peau savoureux sur le côté de sa nuque, tout en l'appelant de tous les noms d'oiseaux et autres créatures : ma bestiole, mon hirondelle, mon poussin, ma souris … Je prenais son visage entre mes mains, je l'enfouissais dans mon épaule, elle se mettait à ronronner, elle ronronnait à merveille… Je ne sais si tous les couples sont aussi bêtes.

Je n'en avais jamais assez. Je ne savais comment venir à bout de mon amour, comment l'épuiser, c'était un fleuve qui grossissait sans trouver l'océan où s'écouler. L'étreindre, la fouiller, comme je faisais depuis trente ans ne me suffisait pas, à peine l'avais-je possédée qu'à nouveau elle était distincte, hors de moi, étrangère, j'aurais voulu l'enfouir en moi, m'ouvrir la poitrine pour lui faire un nid et la refermer sur elle comme on fait des deux pans d'un vêtement. La garder au chaud, toujours.

C'est comme cela que c'est arrivé. Dans un accès d'amour et de rire. Ma belette, disais-je en baisant le creux de ses tempes, mon puceron, ma minuscule… Oui, mon gros néléphant, répliquait-elle en se fichant de moi. Elle se blottissait, j'avais glissé mes bras derrière son cou, je la serrais de toutes mes forces. J'ai entendu un bruit curieux, et soudain son corps si menu s'est mis à peser, je l'ai sentie glisser, j'ai jeté mes bras sous ses aisselles pour la retenir, sa tête s'est renversée. Je l'ai allongée sur le divan, et suis resté debout à côté d'elle. Je la regardais. Tout était pareil. Plus rien n'était pareil.